Je sais, ca ne s'écrit pas comme ça. J'me comprends, et ch'uis pas le seul.
On a dû écrire à peu près tout ce qu'il y a à écrire sur le transsibérien. C'est pour ça que j'ai mis du temps à pondre un article, je cherchais un peu à savoir ce qui avait été fait. Outre les envolées lyriques des Tolstoï, Dostoïevski et autres Grossman, je suis surtout tombé sur le périple d'un groupe d'écrivains français en 2010 qui a fait le trajet de Moscou à Vladivostok. Et j'ai l'impression que l'on n'a pas fait le même voyage du tout. Ou plutôt, l'expérience fut bien différente. Quelques similarités transparaissent entre les récits de tous ceux qui l'ont fait. L'idée maîtresse pour qui le fait d'une traite, c'est le sentiment d'être hors du temps. 9228 km en 7 jours, à travers 9 fuseaux horaires, à une allure de sénateur. Bientôt la notion d'heure se fait oublier des voyageurs, si l'on excepte ceux qui approchent de leur destination et qui s'affairent soudain après plusieurs jours confinés dans 10m². Avec les incessants changement d'heure, l'insupportable question du "15h, ok... mais heure de Moscou? de Vladivostok? locale?", les repas à n'importe quel moment, les siestes pour passer le temps entre deux nuits, les longues heures de lecture à la lumière blafarde du compartiment, on finit par juste se laisser porter, le temps qui passe a finalement bien peu d'importance pour qui arrive à destination dans plusieurs jours. Le train avance lentement, inébranlable, ne joignant quelques villes qu'après des heures dans l'impénétrable taïga, défilé de pins, mélèzes et bouleaux à n'en plus finir. Le tout sur un fond blanc et plat. "J'avance, j'avance et je n'en vois pas la fin", écrivait Tchekhov en route pour Sakhaline. A l'occasion, un petit village tout en bois émerge de ces plaines hostiles ; dehors il fait aux alentours de -20°, et c'est même pas encore l'hiver! Pourtant quand l'occasion se présente, on met volontiers pied à terre pour se rafraîchir les idées, se les cailler un bon coup et refaire le plein de vodka (on y reviendra). Des arrêts de 20/40 minutes jallonnent le parcours, dans les plus grosses villes ; c'est l'occasion d'aller acheter un peu de bouffe pour une poignée de roubles aux petites grand-mères qui attendent le chaland sur le quai (par -20, je rappelle). On remonte, et ça recommence.
Mais si le paysage, bien qu'un peu monotone, vaut à lui seul le trajet, la meilleure partie se passe dans le train. Et j'ai été choqué de lire ces lignes de Dominique Fernandez, l'un des écrivains français dont je parlais plus haut, qui relatent son impression sur l'intérieur : "Même en Inde, je n'ai constaté d'aussi barbares conditions de transport. Pas de séparation entre les lits... Atmosphère, odeur, brutalité d'un wagon à bestiaux. Et de ressentir une honte (passagère) en traversant "cette étuve et cette pestilence" pour se rendre au wagon-restaurant. Si le bagne a disparu, le train vers la Sibérie reste un supplice pour cette plèbe". Rhôô, le snob, le mec... "Pas de séparation entre les lit" : tu veux pas une chambre double avec balcon, non plus? "Barbares conditions de transport" : des draps et une serviette propres quand on embarque, de l'eau bouillante à volonté au samovar, des tables, des toilettes nettoyées plusieurs fois par jours, idem pour le sol, des hauts parleurs qui diffusent des playlists de variété russe dans les compartiments pour foutre l'ambiance le soir... ouais, un vrai wagon a bestiaux, quoi. Et encore, je ne parle que de la troisième classe, la moins chère. Nul doute que monsieur a voyagé au moins en deuxième. J'imagine qu'il a mal supporté l'absence de douche dans le train... Enfin bon, on va mettre ça sur le fait qu'il est écrivain et donc qu'il cherche des mots puissants, mais quand même! Bon, je ne le nie pas, la troisième classe, c'est folklo. J'ai traversé à un moment un wagon où regnait une odeur de pieds... intoxicante. Ca ne m'a évoqué qu'une pensée : "J'me ferais bien une raclette, moi." Rien de bien méchant, quoi. Les trains d'ex union soviétiques en général, c'est folklo. Mais c'est cooooool. Surtout, le plus cool, c'est que les gens parlent...
Il faut dire, quand tu t'embarques pour 7 jours dans le train et que tu sais que tu vas passer plusieurs jours avec les gens qui t'entourent, ben tu commences à discuter. Au début on se demande "Et toi, tu vas jusqu'où?" Difficile de contenir une certaine fierté quand, le premier jour, tu réponds "Ben jusqu'à Moscou... Oh arrête, c'est trois fois rien" (en russe). On fait connaissance avec ses voisins de compartiments, et très vite avec ceux des compartiments voisins. On partage sa nourriture, sa boisson, ses anecdotes. Bientôt quelqu'un descend du train et est presque immédiatement remplacé par quelqu'un d'autre. La question sus-citée est dès lors précédée d'un "T'es parti d'où?" (double fierté). Les nouveaux venus sont toujours les bienvenus mais on les regarde un peu avec la légère condescendance du vieux baroudeur pour les rookies. Et on recommence. Les mêmes questions pour commencer, quelques parties de Dourak pour continuer et, quand la nuit tombe, l'inévitable bouteille de vodka. Je suis tombé sur un certain Murat' que j'ai rencontré en embarquant et avec qui j'ai passé 4 jours. Le fourbe n'avait pas moins de 5 bouteilles de vodka dans son sac! Il les a sorti au compte goutte, et bien lui en a pris car entre les arrêts pour se ravitailler et les bons soins du provodnik (chef de wagon) qui vend des bouteilles en douce, je vous garantis qu'on dort profondément. Et vraiment, les Russes et la vodka, c'est une longue histoire d'amour. Je me souviens d'une nuit violente où... non non non, attendez, en fait je ne m'en souviens pas. J'ai vaguement le souvenir d'avoir chopé une ènième bouteille au provodnik et d'avoir fait un aller retour du premier au dernier wagon mais après la troisième bouteille tout est devenu un peu flou. Mais mes compères m'ont raconté, le lendemain ("ah ouais, t'étais bourré toi? Mais on n'avait que 5 bouteilles!"), et tout le wagon s'est bien marré en voyant ma tête au réveil... On repart toujours avec moult adresses et des invitations à venir dans des trous paumés pour venir goûter la spécialité du coin (autant dire une vodka maison faite à base de je-ne-sais-quoi). Sympas les Russes, je dois le dire. Et ils l'aiment, leur Russie. La Russie en elle-même mériterait aussi un article (que dis-je? Trois romans de 600 pages chacun) mais je me le garde pour plus tard.
Enfin voilà, après 6 jours et autant de nuits, je débarque à Moscou où il fait seulement -1° (pfff). Un bien long trajet, mais finalement ça passe vite. J'imagine que c'est quand même moins chiant si on parle russe, mais c'est définitivement une aventure a part entière, que je vous conseille et que je ne regrette pas d'avoir fait. Une fois à Moscou, le 2 décembre, je sens que j'approche vraiment de la fin. Mais encore une fois, une aventure se termine et une autre commence...
Je vous poste une vidéo du train bientôt mais là j'ai pas ma caméra avec moi donc d'ici peu ce sera en ligne. En attendant je vous cale deux liens en commentaire, des choses que je voulais inclure mais il faut faire des choix.






